"L'implant est un bouleversement majeur dans ma vie et cela m'ennuyait de ne pas pouvoir faire comprendre à ceux qui me voyait écouter avec étonnement les bruits ce que j'entendais et ce que je ressentais vraiment."

 Une nouvelle vie avec l'implant

Témoignage que l'on retrouve en version PDF sur le site de l'ALPC :

http://www.alpc.asso.fr/formulaires/T%E9moignage%20de%20Maxime.pdf

 

Sommaire :

« Je n'ai rien à perdre  »

Le début de l’aventure

Tout un monde à redécouvrir

La voix

Bob Marley et le parquet

Je suis « entendant »

Les Vosges

Les principales limites de l’implant

Un cadeau d’’anniversaire

Deux mois plus tard, le 1er décembre : Une nouvelle vie

Avertissement :

maxime_01.pngJ'ai écrit ce témoignage pour ma famille, pour mes amis et pour des connaissances, souvent des parents d'enfant sourd que je connais depuis plusieurs années.

L'implant est un bouleversement majeur dans ma vie et cela m'ennuyait de ne pas pouvoir faire comprendre à ceux qui me voyait écouter avec étonnement les bruits ce que j'entendais et ce que je ressentais vraiment. C'était impossible à faire en cinq ou dix minutes. De cette extraordinaire aventure, j'ai dès lors décidé d'écrire ce texte fort en émotions. J'espère que vous allez l'aimer et que vous ferez un bon voyage dans le monde sonore.

Jeunes parents d'enfant sourd, avant de vous lancer dans la lecture de ce texte, je tiens à vous dire que je suis sourd profond du troisième groupe suite à une méningite contractée à l'âge de deux ans et demi. J'ai donc déjà entendu pendant deux ans et quelques mois. Ce qui est très important à savoir parce que le développement du cerveau, sensibilisé par les sens, chez le tout petit est spectaculaire et servira ensuite toute la vie même si ce développement s'arrête brusquement dans un domaine particulier, en l'occurrence, suite à une perte presque totale de l'ouïe. L'implant a fort probablement réveillé une mémoire auditive complètement ensommeillée depuis plus de vingt-cinq ans tout au fond de mon cerveau.

Si elle a pu se réveiller d'une manière aussi spectaculaire, je dois vous dire que mes parents ont été présents durant toute mon enfance et mon adolescence. Ils m'ont très bien éduqué. Ils m'ont transmis la langue française avec l'aide du LPC, ce qui n'est pas sans incidence sur ma capacité à pouvoir traiter les sons de la langue française avec l'implant (mes représentations phonologiques acquises avec l'aide du

LPC étant très solides).

Mes parents m'ont également bien accompagné dans la découverte du monde. Ils m'ont donné des livres avec plein d'images, ils m'ont expliqué l'Histoire, la politique, comment les gens font leur vie... Mais aussi, ils n'ont pas hésité à me faire part de leur amour pour le jazz et la musique classique, même si je ne les entendais pas ; tout comme ils n'ont pas hésité à m'expliquer de nombreux aspects du monde sonore qui m'était totalement étranger. Du coup, j'ai aujourd'hui une curiosité toute naturelle pour le monde sonore et une certaine capacité intellectuelle à traiter tout ce que je suis en train de vivre avec l'implant.

Prenez-en conscience : l'implant ne fera pas systématiquement des miracles, il ne reconstitue pas l'ouïe offerte par une oreille normale, loin de là. L'enfant implanté restera toujours un enfant sourd et aura toujours besoin de vous pour explorer le monde qui l'entoure afin de réussir sa vie au mieux du possible.

Il faut y croire, si vous vous investissez dans l'éducation de votre enfant sourd, avec l'aide toujours bienvenue du LPC, si vous y croyez vraiment tout en vous disant qu'il gardera fort probablement toute sa vie sa surdité, et cela même si la tâche d'un parent d'enfant sourd est extrêmement ardue, vous ferez des miracles !

 

« Je n'ai rien à perdre  » 

 

J'ai pris en mars 2007 la décision de me faire implanter. Un ami, Denis, m'avait dit : "Dis, tu ne veux pas te faire implanter ?", il savait très bien que j'y avais pensé il y a plusieurs années... et là, il insistait. C'était en février. Je me rappelle très bien, j'avais le Vibravoice, un appareil qui faisait vibrer sur mon pouce les sons.

Ce petit appareil, je l'avais depuis décembre et j'avais découvert en petite partie la musique, et surtout la mélodie de la voix, le rythme... et beaucoup d'autres choses, j'aimais beaucoup voir les films avec cet appareil qui m'avait ouvert les portes du monde sonore. J'ai répondu à Denis : "Oh... je ne sais pas.. j'ai envie de garder mes restes auditifs, il va peut-être avoir une évolution technologique vraiment importante qui va venir..."

Il m'a alors demandé : "Mais tu as quel âge ?"…

Ça m'a vraiment interpellé, j'avais 28 ans et il a tout de suite rajouté en me voyant vaciller "Tu vas attendre combien d'années encore ? 10 ans ? 15 ans ?", sous-entendu, je pourrais attendre aussi peut-être plus que 15 ans... "C'est maintenant, tant que tu es encore jeune qu'il faut le faire, tu vas pouvoir en profiter pour discuter avec tes amis, ce n'est pas à 40 ans que tu vas vraiment en profiter !".

Là, j'étais interloqué face à la justesse de cet argument. C'est vraiment idiot d'attendre des années, alors que j'y pensais plus ou moins depuis 10 ans. Entre-temps, j'avais des études, une formation à faire, mais là, j'avais toute ma vie devant moi, elle commençait tout juste, alors autant enchaîner avec une implantation. Et là-dessus, il a ajouté "De toute façon, tu n'as rien à perdre, tu as tout à gagner ! Regarde, tu es dans l'oral et en plus tu es toujours à l'affût des sons ! "

C'était peut-être une des conversations les plus importantes que je n'ai jamais eu dans ma vie, on a ensuite parlé de sa fille qui est implantée. Ça marche très bien chez elle, je l'avais très bien vu l'été précédent. Je lui fis la promesse que d'ici un an ce sera fait. Comme ça je devais foncer.

Le plus dingue dans cette histoire c'est qu'une semaine plus tard, j'ai vu mes parents ... qui ont commencé pour la première fois à me parler d'.... implant ! Purée !! Que se passait-il ?? Ça m'avait d'abord énervé, mais quoi : Je ne suis pas bien en tant que sourd ? J'ai un problème ou quoi ?? Avant de réaliser qu'en fait, mon ami et mes parents ont très bien vu que j'avais vraiment envie d'entendre et que j'en étais plus ou moins triste. J'avais envie d'entendre pour mieux connaître le monde qui m'entoure, déjà, pour entendre la musique des films et pour améliorer ma voix. Je n'espérais pas tellement que ça  allait améliorer la compréhension des paroles. C'est sûr, l'implant c'est vraiment du cas au cas, ça marche des fois, d'autres fois, ça ne marche pas...

Mais je n'avais rien à perdre justement, je ne pouvais plus hésiter, d'autant plus que mes parents, d'emblée, m'ont proposé un hôpital (ils se sont renseignés auprès d'une jeune implantée qui est une amie), l'hôpital Saint Antoine, dont le service est dirigé par le professeur Meyer. Je le vois fin mars avec ma mère. La rencontre a été très positive, j'ai tout de suite apprécié le professeur Meyer, surtout en bonne partie parce qu'il était très franc : Tu vas perdre tes restes auditifs, tu vas peut-être pouvoir téléphoner... Par contre, on ne sait pas si ça va marcher, c'est assez expérimental, vous êtes un adulte sourd depuis l'enfance, on ne sait pas trop ce que ça va donner, est-ce que le cerveau sera capable de pouvoir décoder efficacement les sons envoyés par l'implant ?

Avant de prendre une décision définitive, il me fallait faire des radios et une IRM des oreilles, car j'ai eu une méningite à deux ans et demi et souvent les méningites provoquent une ossification de la cochlée (oreille interne) ce qui empêche une implantation, du moins ça ne donne pas de bons résultats.

Là, j'avais très peur, j'avais peur que la chance ne se présente pas devant moi. J'ai vite pris des rendez-vous à l'hôpital de Metz pour faire les examens. Je suis revenu à Saint-Antoine à la mi-juin.

Je tendis l'IRM au professeur Meyer et, je vous assure, j'étais mal. Très mal, j'avais vraiment le pressentiment que ce n'était pas bon du tout. Mon cœur s'est mis à battre à toute vitesse !!

Il a commencé à regarder les radios puis à faire une moue.. ah non ! pas ça ! et il m'a souri. Il me dit

"Regardez, la cochlée droite est en très bon état, parfait !" Il me montra la coquille de la cochlée où on voyait clairement les canaux où résident les cils nerveux qui "vacillent" quand il y a du son (chez moi détruits certainement à plus de 95%). C'était nickel ! Et il me dit : "A gauche, ce n'est pas bon, il me montre : la cochlée de gauche est très ossifiée et même légèrement déformée". Il était catégorique : on ne peut pas me faire implanter à gauche. Et il m'a demandé : "Vous savez, si je vous mets les électrodes dans la cochlée, ça va certainement détruire vos restes auditifs. En êtes-vous sûr ? Voulez-vous vraiment vous faire implanter ?". J'étais déjà sur mon petit nuage, très heureux... je lui dis "Oui, vu ma surdité qui est très profonde, je n'ai rien à perdre"...

Décidément, "je n'ai rien à perdre"…

Quand je suis revenu à mon travail, j'ai annoncé que j'allais me faire opérer le 12 juillet, il y a eu un collègue sourd (il récupère très bien avec ses appareils), très opposé à l'implant, qui est venu me voir "quoi ? Il parait que tu vas te faire implanter ??". Je lui répondis "Oh tu sais, je n'entends rien du tout, je n'ai rien à perdre et au pire, je ne vais pas en mourir, c'est moins dangereux que de conduire, alors... pourquoi ne pas essayer ?".

Il m'a avoué à la rentrée y avoir pensé pendant tout l'été qu'il était même arrivé à la conclusion que si jamais il devenait totalement sourd, il ne pourrait pas supporter cela et qu'il était soulagé de penser qu'il pourrait toujours recourir à l'implant !

 

C'était vraiment génial et mine de rien, cette histoire a fait naître une grande sympathie entre nous.

En fait, dans le monde de la surdité, si les débats sont vraiment virulents à propos de l'implant, c'est que vraiment, il n'y a que des paroles un peu vides, qui tendent à vouloir prouver que l'implant est LA solution pour les sourds. A mon avis, il faut rassurer, raisonner les sourds, chacun devrait être libre de choisir, d'autant plus qu' "on a rien à perdre mais tout à gagner". Il faudrait juste évoquer le potentiel que l'implant peut offrir (une vie sociale plus facile notamment) sans jamais remettre en cause l'idéologie véhiculée par les partisans de la LSF.

C'est tout un livre à écrire...

 

 

Le début de l’aventure

 

 

Je me suis fait opérer le 12 juillet... C'était très vite après la fin des cours. Entre temps, j'avais fait des examens : anesthésiste, médecin ORL pour déterminer si j'aurais ou non des vertiges après l'opération (j'ai un copain qui en a eu, il parait que c'est affreux, il lui était impossible de voir tout simplement, tout tournait devant ses yeux ! et pour marcher, il tombait à chaque pas et ça a duré une semaine entière. Il l'a fait à 20 ans. Il a 28 ans aujourd'hui et il téléphone. Il en est très heureux et estime que l'implant est un vrai miracle).

Les résultats étaient bons. Et tout s'est très bien passé. J'ai eu des douleurs pendant quelques jours, elles étaient fortes, j'ai eu recours, je crois à la morphine la première nuit et ensuite j'ai pris 2 grammes de paracétamol chaque jour pendant presque une semaine. Au bout de 4 jours, je suis sorti de l'hôpital sans bandages, les cheveux en bataille comme pas possible ! Un très bon souvenir !! Je suis allé dans une pharmacie m'acheter un shampoing sec car je n'avais pas le droit de mouiller les cheveux pendant 15 jours...

Dur, dur ! On ne s'en rend pas compte, mais ça gratouille, on y pense de plus en plus, on a terriblement envie de se laver. Le pire, avec ce shampoing, mes cheveux avait plein de poudre, c'était dégueulasse même si c'était "propre", et j'ai eu plein de pellicules !!!!

Purée.. C’était affreux…

J'ai pris la meilleure douche de ma vie au quinzième jour, du pur bonheur, j'étais dans le midi, il faisait 30°... je voyais le lac d' Esparron de la fenêtre de la douche... et je me suis séché au soleil, les cheveux bien propres... S'il y a des inconvénients, on a toujours une immense réjouissance quand elles disparaissent, comme la douleur... C'était tout de même une opération assez facile à supporter, la convalescence est très rapide, surtout depuis que la médecine a beaucoup évolué ces dernières années. La cicatrice que j'en garde est presque invisible, petite et juste derrière le pavillon de l'oreille.

Avant de partir dans le midi, j'avais fait les premiers réglages. Je vous retransmets le mail que j'ai envoyé fin juillet à certains amis où je raconte les premiers moments avec l'implant :

"Je prends quelques jours de vacances, les médecins m'ont libéré ! Je descends dans le midi, au Lac d' Esparron pas loin de Manosque, j'espère avoir du soleil pour me refaire des couleurs ! Je vais y rejoindre des amis et ça va être très sympa...

 

Hier matin, c'était super, on a branché l'implant pour la première fois et j'ai entendu pendant dix minutes et c'était impressionnant. J'avais très peur avant qu'on m'envoie les premiers sons si bien que j'avais la tête qui tournait... L'orthophoniste pianotait sur son ordinateur et ça me faisait encore plus tourner la tête, je ne comprenais pas... puis elle me demande, tu entends ?

Je dis non, mais ma tête tourne terriblement ! Elle me dit : C'est ça !!

C'était donc ça, c'était vraiment bizarre ! Je n'entends pas proprement dit, ça stimule directement le cerveau !

Ce sont des sensations aiguës, presque nerveuses auxquelles je me suis assez vite habituées. Elle réglait l'implant électrode par électrode. Puis quand c'était fini, on a su que tout marchait parfaitement ! Superbe !!

Puis, elle me dit, bon là, je vais connecter l'implant et t'envoyer le son à toutes les électrodes. Tu es prêt ?

Oui...

Et elle m'envoie, purée, c'était trop puissant, ça m'a fait tourner la tête comme pas possible, elle n'arrêtait pas de parler, j'ai pris ma tête dans les mains et après deux secondes j'ai dit stop ! stop ! je n'étais pas loin de m'évanouir ! C'était des sensations successives assez précises qui venaient à toute vitesse !

Elle a ensuite baissé le volume et m'a remis l'implant et whaooouuu, j'ai décollé, j'ai pris un gros bol d'air et j'ai résisté ! Puis, au bout de 20 secondes, j'ai bien accepté les stimulations et j'ai ensuite demandé à monter le volume pour avoir plus de son !

Ma voix a presque tout de suite changé, je m'entendais trop bien parler, et avec ma voix, c'est devenu davantage de vrais sons car je sentais ma bouche vibrer en même temps que ça me faisait tourner la tête !!

Puis mes parents sont venus et j'ai entendu leurs voix, et je crois avoir bien distingué la voix de ma mère à celle de l'orthophoniste... puis celle de mon père, bien plus grave et je l'avais trouvée belle... Mais c'était très court peut-être que je m'imaginais quelque chose...

Entre-temps, mon père m'a fait une belle frayeur car il parlait à l'ortho à voix toute basse, je l'entendais très mal, mais je l'entendais !, et je lui ai dit, mais papa, je ne t'entends pas bien parler, j'entends bien les femmes !! ?? ce n'est pas possible ?? entendre mieux les aigus que les graves ?? oh non ??!!

C'est alors qu'il me dit "et là tu m'entends mieux parler ? je parlais à voix basse !" et c'était impressionnant, j'ai adoré son timbre.., son rythme et je crois sa mélodie..

A ce moment là, j'étais totalement perdu, je n'avais absolument pas de repères et je ne comprenais plus

ce qu'on me disait, trop captivé par les sons qui devenaient de plus en plus agréables et fascinants, la tête tournant un peu moins.... puis l'ortho me dit : bon c'est fini ! oh... j'étais déçu, j'avais envie d'entendre encore plus, encore une demi-heure au moins !

Le retour au silence a été un peu perturbant, mais aussi ça m'a fait du bien ! En dix minutes, j'étais épuisé, lessivé !

Je suis en manque grave là, je veux l'implant, je veux entendre encore plus, je veux savoir ce que telle ou

telle chose donne comme son ! Ça m'a rendu dingue grave ! Toute la journée j'étais euphorique et énervé

aussi !!

J'aurai l'implant lundi prochain après avoir fait des réglages plus précis (pour déterminer le seuil acceptable et le seuil confortable) avec un médecin... Ça va être une longue semaine !! Donc, j'ai préféré partir attraper le soleil.. je serai de retour à Paris la semaine prochaine."

Je vous assure que j'ai passé une semaine très bizarre, dans ma tête... j'étais dans l'attente. J'ai certes beaucoup apprécié ce séjour dans le midi, mais je n'arrêtais pas de penser à ce que j'avais entendu. Je savais que l'implant marchait très bien chez moi et que l'opération a été un vrai succès.

J'ai eu de la chance, surtout. Tout s'était très bien passé et mon cerveau avait très bien réagi face aux stimulations sonores.

J'ai ensuite passé les deux semaines les plus intenses de toute ma vie et je pense que je ne connaîtrai plus jamais une telle intensité vécue au moment présent, sauf peut-être lorsque j'aurai des enfants... C'était inouï, c'était absolument miraculeux. Normalement, les nouveaux implantés sont soulagés d'arrêter l'implant pour s'endormir, mais chez moi, non, je n'en étais pas fatigué, j'en voulais plus, encore plus, je voulais toujours entendre. Je faisais même des cauchemars car je n'entendais pas la nuit, j'enlevais l'implant et je croyais dans mes rêves qu'il était tombé en panne.

C'est une obsession que je n'arrive vraiment pas à expliquer.

J'en ai parlé avec une amie cette semaine, elle m'a fait remarquer que j'avais une certaine sensibilité, il est clair que je suis sensible à beaucoup de choses, mais c'est aussi une sensibilité qui me procure une joie profonde. Je l'avais déjà naturellement avec mon regard, j'adore regarder pendant de longues heures la nature, l'eau s'écouler, j'adore regarder les visages des gens, et même tout simplement la matière des objets.

J'ai opté pour une certaine philosophie et je l'assume plutôt bien. Aujourd'hui cet état d'esprit me sert énormément pour vivre dans le quotidien avec l'implant.

Cette sensibilité fait que je suis curieux de nature, je suis toujours intéressé par quelque chose même si je connais cette chose, et quand j'entends, ça me fascine absolument. Si pour moi déjà la vie, l'existence même, est extraordinaire, alors le monde sonore est quelque chose d'incroyable, d'absolument extraordinaire. C'est comme me disait mon amie, quelque chose de surréaliste.

Ça donne une profondeur nouvelle à ce que j'aperçois autour de moi et j'imagine que cette sensibilité favorise une certaine auto-rééducation. Je le dis aussi pour montrer qu'il serait intéressant de montrer aux jeunes sourds, avant de prendre une décision d'implantation, à quel point le monde sonore prend une place importante dans la vie.

J'étais comme un extraterrestre pendant ces 15 jours, je ne vivais pas normalement, je ne pouvais pas du tout faire quelque chose de simple normalement, comme conduire avec l'implant. C'était impossible. D'autant plus que les stimulations sonores me faisaient beaucoup tourner la tête, surtout pendant une semaine.

Puis, pendant deux jours, je n'avais pas le droit de mettre l'implant dans la rue, je ne devais le mettre qu'une fois rentré à la maison.

Heureusement que je ne pouvais pas porter l'implant tout le temps car ça me faisait mal au niveau de l'antenne, l'aimant qui la fixe sur la peau tire celle-ci et je pouvais courir le risque d'avoir une infection. Je n'étais pas fou, j'enlevais l'implant au bout de 15 minutes, avant de le remettre une heure après et ce pendant 3 jours. Puis petit à petit, je le mettais de plus en plus longtemps et fréquemment. C'est seulement deux mois après l'intervention que j'ai pu le porter en permanence.

Et aussi, j'avais des réglages très très faibles au départ, ce qui ne m'a pourtant pas empêché de découvrir une masse phénoménale de sons.

Le nouveau réglage que j'ai depuis une semaine (NB : depuis le 13 septembre) est très puissant, j'entends énormément de choses. Il m'a beaucoup fatigué pendant 4 jours, et encore aujourd'hui, ça me fatigue car j'entends tellement de choses, il me faut m'habituer à entendre ces bruits, fins ou forts. Je m'y suis néanmoins beaucoup habitué, j'ai eu une panne de pile tout à l'heure, j'étais en ville et j'ai dû supporter involontairement, pour la première fois, le silence pendant 45 minutes.

C'était très perturbant, je n'étais pas bien du tout. Je suis déjà accro aux sons. Si je n'entends plus rien pendant une ou deux minutes, c'est trop bizarre, ça me manque ! J'ai déjà peur rien à l'idée, si l'implant tombe définitivement en panne, de retomber dans le silence absolu, comment pourrais-je surmonter cela ?

Surtout après des années d'implant ? Ne plus entendre la musique, les voix... les petits bruits du quotidien ?

 

 

Tout un monde à redécouvrir

 

La première chose qui m'a profondément surpris c'était d'entendre ma respiration. Je l'entendais très bien,

même une respiration toute douce, je l'entends ! Je n'y croyais pas. Je me pinçais pour le croire, je savais que les entendants l'entendaient mais que moi j'allais un jour l'entendre ! C'était trop fort. Je n'y croyais pas. Je m'amusais à souffler, en bougeant mes lèvres, procurant ainsi des sons très différents. J'entends très bien le "s" et le "ch", ils sont nettement différenciés, et cela d'emblée ! C'est fou ! Je suis sourd profond et j'entends ça !

J'ai eu le bonheur d'entendre mon meilleur ami tout de suite après l'avoir mis la première fois. Et c'était un vrai bonheur, un vrai bonheur... j'entendais sa voix, très bien, son rythme, son intonation, je sentais un peu les sentiments véhiculés dans la voix, j'avais vraiment le sentiment de le redécouvrir, de me plonger en lui, de mieux le connaître... et ça l'a beaucoup touché... je comprenais tout à coup beaucoup de choses, sur les entendants, sur leur façon de vivre, sur leur attention sur certains sons, sur certaines voix... C'est une découverte considérable.

Et tout de suite j'ai remarqué une chose étonnante :

mes pas... ils ont un son différent sur différents revêtements ! quoi ??? je peux savoir sur quoi je marche ?? noooonnnn !! Incroyable !! J'avais décroché la lune.

C'était inimaginable pour moi ! Que je puisse entendre mes pas déjà, tout le temps quand il n'y a pas de bruit, et qu'en plus je puisse savoir grâce uniquement aux sons sur quoi je marche ! Je ne savais même pas qu'on pouvait entendre les pas des autres à 100 mètres dans une rue calme ! Quand j'ai entendu ça le 3ème jour, j'étais interloqué, scotché sur place.

Et le plus fort... j'ai lâché un ticket de métro à 50 cm sur le canapé et j'ai entendu un bruit "paf" très léger.. je me suis retourné et j'ai tremblé en regardant le ticket..

quoi ?? j'ai entendu ça ??? Je l'ai repris et je l'ai fait tomber une deuxième fois et quand je l'ai vu toucher le canapé, j'ai entendu de nouveau le "paf"... J’ai ouvert les yeux bien ronds... Je n'y croyais pas ! J'ai recommencé, et cette fois-ci à 10 cm.. j'ai entendu. A 5 cm, j'ai entendu... après je n'entendais pas …

Aujourd'hui, avec les nouveaux réglages et une meilleure "écoute" du cerveau, j'entends à 1 cm voire 0,5

cm... et même un truc beaucoup plus léger que le ticket de métro. J'ai toujours cru que ça ne faisait pas de bruit ça !

Le soir, j'ai allumé les lampes... j'avais déjà entendu les interrupteurs avec mes anciennes prothèses, mais pas comme ça, si nettement ! clac !

Puis, je suis allé aux toilettes.. ah non, mais, c'était une petite pièce, très silencieuse, j'avais pris un bouquin et surprise ! le papier m'a déchiré le cerveau, ça faisait un bruit infernal, et j'ai beaucoup mieux entendu ma respiration, je ne pouvais plus lire .. je n'arrivais plus..

Rassurez-vous, aujourd'hui, je m'y suis habitué et j'adore ces bruits. Il en est de même avec le clavier qui fait tic tac tic tac... les petites touches faisant un bruit aigu, l'espace un bruit plus grave, plus atténué. C'est impressionnant !

Et au moment de me coucher, j'avais l'implant, j'entendis la couette.. et là c'était trop fort. Sssccrrraa... c'était un son très fin très fin, mais audible ! J'ai plié 10 fois la couette, je n'y croyais pas.. j'ai frotté mes mains contre le tissu du lit et j'entendais.. oh là là... Curieux, j'ai pris mes vêtements, je les ai dépliés et pliés plusieurs fois, avec des tissus différents, ça faisait du bruit ! J'en étais vraiment étonné ! Je ne savais pas que c'était "bruyant" !

Le bruit qui m'était au départ le plus dur à supporter, c'était le sac plastique, ça faisait un boucan affreux !

Cela m'avait très surpris et je déteste encore ce bruit, mais je commence à ne plus y prêter attention. La première fois, je n'ai pas pu jeter un carton dans le sac poubelle, ça me déchirait la tête.. kkkrrkaakkkrrrpprkkkkakkrakrakrarrrrr, affreux, affreux. J'ai dû enlever l'implant pour pouvoir jeter le carton et je l'ai remis ensuite !!

Ce qui m'a beaucoup perturbé, c'est que je n'ai pas entendu pendant 5 jours l'eau couler ni les voitures...

C'était très bizarre, avec les contours numériques, le son des moteurs était prégnant pour ne pas dire omniprésent dans l'environnement sonore de la rue.

Là, avec l'implant, je voyais les voitures passer et je ne les entendais pas. Cela m'était d'autant plus étrange qu'elles couvraient quand même le bruit de mes pas, je ne les entendais plus. L'eau qui s'écoulait du robinet faisait le même effet : je la voyais s'écouler mais je ne l'entendais pas... Ça m'avait même agacé !!

Mais on m'avait prévenu, ça vient souvent plus tard.

Et effectivement, c'est venu : d'abord, j'ai entendu le bruit quand l'eau atteint l'évier. Ça fait "Paf !".

Puis petit à petit, au bout de deux ou trois jours, j'ai entendu le cchhhhhhhhhhhh pendant une ou deux secondes... au bout d'une semaine, je l'entendais en permanence et deux semaines plus tard, j'entendais les différents bruits que l'eau fait. Les splachs, les ploc ploc, l'écoulement.. c'était vraiment magique de découvrir ça. Je vous l'assure. C'était surréaliste. Puis petit à petit, j'ai commencé à entendre et à différencier (mais non encore les reconnaître) les voitures, les scooters, les bus, les camions, les trains, le RER, le métro... Aujourd'hui, j'arrive à reconnaître le scooter, je n'aime vraiment pas ce bruit, et les voitures. Je sais quand la voiture a un moteur fatigué ou un moteur neuf.

En fait, l'eau comme les moteurs font un bruit de fond et mon cerveau coupe ça immédiatement, ça fait silence... puis petit à petit, au fil des jours, ce silence devient un bruit.

Quand je conduis, j'entends le clignotement.. et la première fois cela m'avait bien perturbé, j'avais hâte d'avoir tourné et ouuuuuuuuuuuffff ! Tac tac tac tac tac, ça remplissait toute ma tête !! une musique détestable !! Aujourd'hui, ça me rassure, je sais que j'ai bien mis le clignotant et ça m'aide à être plus attentif à la route devant moi. Par contre, quand j'ai conduit pour la première fois avec de la musique, j'ai failli me retrouver dans le fossé, tellement elle avait captivé mon cerveau !!

J'entends le roulement des roues sur les différents revêtements de la route, j'entends le moteur hurler de plus en plus fort, j'entends les pédales, la boîte de vitesse, les clefs qui cognent contre le tableau de bord.. c'est absolument vivant une voiture en fait !! ça fait tout le temps des bruits différents. Je n'ouvre plus la fenêtre à ma gauche car sinon j'entends les voitures passer et ça m'empêche de bien profiter de la musique que je mets, musique réglée à un volume très bas ! ça me suffit ! J'ai la possibilité de mettre le volume à 30, mais je mets la musique à 9 et c'est génial ! conduire avec la musique, c'est extra !

J'entends en particulier les bouches d'égout et ça me rend très heureux, ça fait clac ! clac ! je m'amuse parfois à les viser pour les entendre !!!!!! je suis comme un gamin en fait !! je joue avec les sons !!

whaaaaaooouu !!

Un jour, à la mi-août, je suis allé voir mes parents et j'ai lancé des pierres dans la Loire, tout juste en face de moi. J'ai jeté une énorme pierre. SPPPPPPPALLLLLSSShh ! j'avais d'abord entendu le choc de la pierre contre l'eau qui se fend et qui monte puis j'ai entendu la chute de l'eau, ce qui fait plein de petits bruits. Puis des pierres plus petites, le bruit moins fort. Et enfin, j'ai pris un misérable gravillon pour finir... je m'attendais à ne pas l'entendre, mais non, je l'entendais ! Et j'ai pris du sable.... j'ai entendu les milliers de grains de sable et la dizaine de petits gravillons... c'était magique.

Dix minutes plus tard, j'ai vu mon frère lancer des pierres très loin dans la Loire, intrigué, je l'observe et me rends compte qu'en fait il voulait viser une bouée qui flottait sur le fleuve. Et j'ai eu envie de faire comme lui, je voulais entendre la pierre se cogner contre la bouée ! Avec lui, on a essayé de toucher, à chaque fois, on ratait et on entendait les ploufs des pierres.

J'étais bien déçu quand on a dû partir sans avoir touché la bouée. Je pense fort bien que je vais revenir à

la Loire et repérer une bouée pour la viser. Je veux entendre le choc de la pierre contre la bouée ! Voilà un jeu sonore qui m'amuse désormais !

On voit et on entend. C'est pareil. J'arrive désormais à concevoir que les aveugles puissent visualiser l'espace grâce à l'ouïe et j'y arrive, sans doute beaucoup moins bien. Je vous raconte.

Au réfectoire de mon institut, quand j'arrive à midi, il n'y a personne, sauf une personne. Je l'entends merveilleusement bien et tout est calme. Puis, j'entends des pas qui s'approchent et une conversation naissante dans mon dos à l'autre bout de la pièce... puis, d'autres pas et les cris des enfants dans la salle d'à côté... puis petit à petit je me représente « sonorement » la pièce.

C'est surtout vrai lorsque je contemple le parc de l'institut en face de moi, derrière les fenêtres. Et je n'entends pas l'extérieur. C'est très bizarre de voir ça et de ne pas l'entendre alors que j'entends des choses situées plus loin derrière moi. Grâce à l'ouïe je visualise ce qu'il se passe derrière moi. De cela j'en ressens une félicité incommensurable.

 

 La voix

 

Une semaine après le premier jour avec l'implant, j'ai vu en banlieue parisienne un copain d'enfance. Je l'avais prévenu plusieurs mois à l'avance que je voulais aller chez lui la deuxième semaine avec mon implant. Il était musicien, il adore la musique et il fait un doctorat de physique. C'est un ami que j'apprécie énormément, je peux parler avec lui pendant de longues heures sur certaines choses qui sont d'apparence très banales qui se révèlent en fait étonnantes. Du coup, on a beaucoup parlé du monde sonore, ce qui m'a beaucoup aidé, d'abord, à réaliser et, ensuite, à comprendre ce que j'entendais.

Dès le premier jour, j'ai vraiment décollé avec l'implant. J'exploitais vraiment le monde sonore parce que tout simplement, c'était la première personne avec qui je parlais tout le temps avec mon (MON !!) implant. Et vraiment les sons deviennent des sons et non plus seulement des sensations brèves, nerveuses, les sons prennent vraiment vie.

La voix est quelque chose de très riche… D'emblée ma vie a changé, tout de suite, je me suis aperçu que je comprenais beaucoup mieux mon ami. Avant l'implant, j'avais du mal à bien le comprendre, il répétait souvent, il était d'une patience rare, pour un sourd profond, son articulation est difficile à déchiffrer, mais toujours on arrivait à se faire comprendre. Mais c'était souvent frustrant... ça freine, on est moins spontané..

Le premier soir, il est venu me chercher à Paris et nous avons pris le métro (mon dieu le métro, c'est un boucan pas possible...) et c'était drôle... Dans le RER qui nous emmenait chez lui, j’ai découvert que je l'entendais très bien parler et que je parlais bien plus fort que lui. J'étais très gêné pour les autres occupants du RER et d'emblée j'ai baissé ma voix et lui s'est mis à rire ! Whaoou tu parles moins fort !! Je l'ai aussi entendu tousser et je lui a fait la remarque que sa toux faisait deux sons : le premier celui de la gorge et le deuxième celui des lèvres qui s'entrouvrent suite au passage explosif de l'air. Il était incrédule et s'est mis à rire. On en a parlé et on en a eu des conversations étonnantes sur le comportement des entendants face aux bruits, il a pris conscience sur ce signifiait vraiment d'être sourd profond.

Entendre donne beaucoup de contrôle à un sourd profond sur sa voix. Depuis, je ne parle plus fort, c'est inutile, je sais qu'on va m'entendre et me comprendre et je constate qu'ainsi on me comprend mieux. Et mon ami m'a dit que c'était beaucoup moins agressif, qu'on avait davantage plaisir à m'entendre parler. Et c'est bien vrai... Les gens ont légèrement changé de comportement avec moi, je sais désormais quand il faut prendre la parole sans couper l'autre. C'est infiniment confortable et ça donne une confiance précieuse pour aborder des inconnus dans la rue. Je commence à parler de tout et de rien avec les commerçants, avec des inconnus, je réponds, j'écoute. Bien sûr c'est encore difficile, je ne comprends pas tout, mais j'ai dépassé un certain seuil de compréhension qui fait que je n'ai plus peur de parler avec n'importe qui d'autant plus que je sais que c'est un excellent moyen de rééduquer mon audition et donc que le meilleur est à venir.

Puis, on a pris sa voiture pour aller dans sa maison.

Surprise ! Je l'ai très bien entendu parler malgré le bruit du moteur ! J'étais interloqué, avant l'implant, il faut savoir que je n'entendais plus les voix dans la voiture, c'était fondu dans un bruit de fond ennuyeux !

Mais là, la voix surgissait absolument nettement du bruit du moteur. C'était extraordinaire ! Mon ami m'a répondu, ben oui ! Il a rigolé en me voyant s'étonner d'une chose si banale !!

Plus tard, deuxième surprise ! C'était la nuit et il conduisait, il me parlait en même temps, je le comprenais

! J'ai enlevé l'implant, je ne le comprenais plus !

Un jour, une semaine après mon arrivée chez mon ami, j'ai branché l'implant à mon MacBook et j'ai écouté du hip-hop, Black Star. Mon frère adore ça. J'écoutais donc... J'entendais dans la partie droite de mon cerveau des boums boums et tout à coup j'ai entendu quelque chose au niveau du front. Je ne comprenais pas. Qu'est-ce qu'il se passe ? J'ai tâté mon coeur, j'ai eu l'impression que mon coeur battait fort et que le sang faisait battre mon front.

Cela m'inquiétait un peu, même si c'était léger. Dans un premier temps, je n'ai pas bien senti mon coeur, je l'ai tâté encore plus fort et j’ai pris conscience que mon coeur battait beaucoup

plus lentement que le battement que je ressentais dans mon cerveau au niveau du front. En plus, ce battement- là n'avait pas le même tempo que celui du battement que je ressentais dans la partie droite de mon cerveau, la partie stimulée directement par mon implant.

J'ai dès lors arrêté la musique. Et plus rien. J'ai remis fébrilement la musique et ça revenait ! J'ai tout de suite arrêté, j'ai tremblé... j'étais extrêmement excité par cette nouvelle sensation... Quoi... ? Je vais mieux entendre encore ?? Oh là là... Je sentais que quelque chose d'énorme arrivait... quoi encore ??

Et là, brusquement, j'ai entendu un clic clic clic clic, fort et très rapide. Ça s'arrêtait. Ça reprenait. C'était très irrégulier. Je savais que quelqu'un faisait ce bruit et que mon ami était dans le jardin dehors. J'étais au premier étage dans le salon. Je sortis du salon, j'entendais de mieux en mieux le clic clic, j'étais excité, j'allais de plus en plus vite, je pris le couloir et je descendis l'escalier et je vis mon ami tailler les buissons devant la porte !!!! aaaaaaaaahhhh je t'ai entendu du salon !!!!!! et lui il s'est arrêté et m'a dit : ah mortel !

C'était tellement inhabituel pour lui que je puisse réagir à ce qu'il faisait par le bruit. D'habitude, il fallait qu'il soit dans mon champ de vision et voilà que je débarque comme ça en lui disant "Mais qu'est-ce que tu fais ? Je t'ai entendu !".

Je n'arrêtais pas de lui dire : mortel j'entends ça et ça.

Un jour il m'a dit "Écoute" : j'ai écouté... il portait des sandales qui massent ses pieds. J'ai entendu les pas, les sandales contre le talon et le pssssshhhh très fin de l'air qui s'échappait des sandales.

Je me suis exclamé "Mortel !! C'est mortel !!"

Je disais aussi putain, j'entends ça ! Un soir, je dis putain.

Et tout à coup, je ne suis pas bien. Je redis ce mot... et je trouve qu'il n'est pas du tout beau à entendre !!! aaaaahhh je dis pu, pu pu pu... puis tain tain tain et putain. C'est violent, c'est un mot aux syllabes explosives. Depuis que j'ai découvert ça, je n'ai jamais redit ce mot. Sauf à l'instant même, décidément, je le reconnais bien. Un jour j'ai entendu mon père le dire !

Je me retourne : oh ! papa tu as dit putain ! Et lui d'en être extrêmement gêné !! C'était très drôle !

Il y a aussi un autre mot particulier : pomme. Je croyais qu'on le disait comme ceci : pooo-mmm mais

en fait non, c'est très bref, ça fait presque bom, comme le bruit de la chute d'une pomme !!! J’étais interloqué quand j'ai découvert ça. Mon orthophoniste en a rit !! C'était absolument magique !!

 

 Bob Marley et le parquet

 

 

Le soir après avoir écouté Black Star... je me suis dit : bon je vais écouter de la musique au lit, les yeux fermés, allongé et dans le noir. Je voulais me concentrer sur ça, je ne voulais entendre que ça.

J'ai mis Bob Marley, Rastaman Vibration. La première musique que j'ai vraiment entendue, et j'adore depuis ! J'en suis tombé amoureux !!

Ça fait boum boum dans la partie droite du cerveau... 30 secondes plus tard, sur le front comme tout à l'heure et j'ai commencé à m'éveiller sérieusement, à m'agiter... et tout à coup... j'entends dans la partie gauche du cerveau ! wwwwhhhaaaouuu !! J’entends des millions de sons, j'entends une masse  hénoménale de sons. Et c'était très agréable, ça masse le cerveau... et surprise ! J'entends derrière ma tête !

Et voilà que ça fait le tour de mon cerveau ! Le pied !!

Et ça me rend dingue, je bande tout mon corps, je hurle, je danse dans le lit.

Je voulais m'endormir, mais c'était impossible car tout à coup j'ai eu le sentiment que les sons sont entrés au milieu de mon cerveau pour émerger à partir du centre de ma tête. Et depuis j'entends dans toute ma tête... si bien qu'aujourd'hui je n'arrive plus à savoir où j'entends, il y a du son dans toute ma tête. Et c'est devenu extrêmement agréable, ce n'était plus des sensations nerveuses, mais des sensations purement sonores. Je me suis levé, j'ai hurlé, j'ai appelé mon ami !! Je marchais dans sa chambre et quand j'ai voulu lui parler, j'ai entendu plein de bruits dans ma tête... je me suis arrêté de parler... Je lui dis : eh !

Écoute ça... ! C’est quoi ça ? Je me suis arrêté de marcher. Chut ! Et là je n'entendais plus rien.. Quoi ??

C’était bizarre.

Je lui dis, c'est bizarre... ça doit être la musique qui a complètement perturbé ma tête. A ce moment-là, je bougeais et j'entendais de nouveau les bruits et je lui dis : là tu entends ? Il m'a bizarrement regardé avant de réaliser ce que j'entendais et il a bien rigolé avant de me répondre !! Je n'étais vraiment pas dans un état normal !!

Il me dit : " c'est le parquet".

"Hein ?? Le parquet ?"

Oh là là... je regarde mes pieds, je marche et j'entends le parquet grincer. Oh là là... !! Je marche, je marche, j'écoute, j'étais bouche bée, ça résonnait dans toute ma tête, je me disais, ah mortel ça fait du bruit ça ! Et j'ai entendu le bois craquer, les planches s'entrechoquer sur leurs supports. J'ai demandé à mon ami : tu entends le bois craquer et les clous ?? En fait, c'était les planches qui s'entrechoquaient, mais non les clous... J'entendais exactement ce qu'il entendait ! Incroyable ! Je n'y croyais pas !

Et comme si je voulais mieux réaliser ce qui m'arrivait, j'ai essayé de ne pas faire du bruit en marchant. C'était impossible. Rien que le fait d'exercer une pression sur les planches, ça grinçait. C'était réellement impressionnant : quand j'étais sourd, je marchais très doucement sur le parquet, espérant que je n'allais pas faire du bruit, mais non, je me suis fait totalement avoir !! Je n'ai réalisé cela que des années plus tard ! Et je lui ai raconté ce que j'ai entendu : j'ai entendu un million de bruits dans toute ma tête !!

Il me dit : « non ce n'est pas possible. »

Il m'a montré la musique que j'avais écoutée, il me montra quand il y avait de la guitare, quand il y avait

de la basse, du piano... etc. Et j'entendais ça... Je reconnaissais ça ensuite avec son aide, bien sûr. J'étais profondément étonné. Et surprise : il me dit là, Bob chante. J'étais bouche bée, car je l'ai très bien entendu chanter... c'était trop fort. Sa voix était chaude, vibrante... belle !

Puis, il me dit : « Oh, j'ai une idée, on va chercher les paroles sur Internet ! » Et une fois les paroles récupérées, il me les lit à voix basse, moi je lisais sur les lèvres et j'entendais Bob Marley chanter et je comprenais ce que mon ami articulait : ça collait parfaitement, c'était trop bien !

Je suis tombé par terre... oh là là... C’est ça la musique ?? J'entendais ça très bien ! Deux jours plus tard, j'ai regardé une vidéo des clips de Michael Jackson avec les paroles et pendant une heure, je n'y croyais pas, je me disais mais ce n'est pas possible j'entends ça et ça ??!! J'étais comme fou, je hurlais, je lisais sur les lèvres et j'entendais la voix en même temps ! Je n'avais jamais vraiment bien réalisé de l'immense importance de la place de la voix dans la musique moderne. C'était très fort sentimentalement.

Par ailleurs, on m'a offert un DVD de Bob Marley et j'adore !

J'ai parlé avec le Docteur Fugain, le médecin qui règle l'implant, de l'étonnant « tour de force » de Bob Marley dans mon cerveau... Elle m'a dès lors dit que cela avait réveillé les aires sonores du cerveau et qu'on pouvait constater ces réveils successifs sur les IRM.

Depuis ce jour-là, j'entends dix mille fois mieux et les sons ont commencé à apparaître dans toute ma tête, me donnant ainsi une précision incroyable dans la détermination de la nature du son que j'entends.

Depuis, j'ai été à une dizaine de concerts, à un festival de théâtre de rue, j'ai assisté à un spectacle de cirque avec de la musique entraînante. C'était magique ! A une soirée, fin août, on commençait à danser... et petit à petit, la musique a commencé à prendre tout mon esprit, tout mon corps. Il n'y avait qu'elle ! J'étais comme fou, je dansais, j'entendais les sentiments véhiculés par les voix des chanteurs... j'en ai même pleuré. C'était énorme.

J'écoute tout le temps de la musique, je ne peux plus m'en passer.

J'écoute aussi les fables de la Fontaine sur mon ipod et je m'amuse à suivre en lisant le texte. Je réussis toujours lorsque le conteur parle doucement.

J'entends bien dans « Le Corbeau et le Renard quand le renard lui dit "que vous êtes bÔÔÔ !" j'adore !

 

Je suis « entendant »

 

Quelques jours plus tard, après avoir entendu Bob Marley, je me suis acheté un ipod avec un copain sourd à Paris. Je lui dis : non ce n'est pas possible, j'entends tout ! J'entends les clics de mon portable ! J'entends le parquet craquer ! j'entends la respiration ! Et il a eu des frissons quand je lui ai montré, en collant contre son appareil le bruit des clics du téléphone ! Il n'avait jamais entendu ça ! De ma part, je l'entends à 1 mètre, voir 2 mètres !

Entre-temps, nous sommes allés au Mac Do... et c'était vraiment génial ! J'entendais le brouhaha, mais je lui disais : « Je t'entends parler, j'entends les caissières parler aux clients que j'entends également répondre.

J'entends les pas des employés du Mac do s'affairer partout. J'entends les caisses s'ouvrir et les pièces s'entrechoquer. Ah tiens Niko ! J'entends le billet que je sors de ma poche dans le brouhaha ! »

Il a ouvert de grands yeux ! Il n'y croyait vraiment pas et il ne l'entendait pas. Bien que sourd profond du premier groupe et capable de téléphoner, il n'y croyait pas.

Il a alors demandé à des clients, qui sont eux entendants, si vraiment ils pouvaient entendre le billet tout en expliquant je venais tout juste d'être implanté. Les entendants lui ont répondu par un "Non ! C'est trop faible ! Ce n'est pas possible !".

J'ai tout de suite réagi, j'ai pris le billet en leur disant :

"Si ça fait du bruit !". J'étais étonné de ma témérité, j'étais absolument convaincu qu'ils l'entendaient, mais qu'il fallait qu'ils soient davantage attentifs. Les entendants ne font vraiment pas attention aux bruits, leur oreille est extrêmement sélective (sauf, je pense chez ceux qui ont l'oreille absolue, musicale)... et je leur dis "Écoutez ! vous allez l'entendre" et j'ai froissé le billet juste à leur oreille... et, immédiatement, ils ont répondu : "Ah oui, on l'entend". J'ai éloigné le billet et eux de me dire

"Effectivement, on l'entend, il faut faire attention !".

C'était extraordinaire, j'entends comme des entendants, sauf que je suis tout le temps à l'affût ! J'en ai tiré une félicité incroyable, une joie très forte ! C'était lors de cette journée (c'était vers le 10 août) que j'ai  réalisé qu'en fait depuis le bruit de ma respiration (qui était la première chose que j'avais entendue hors du cabinet de réglage), je m'étais tout le temps étonné d'entendre ceci et cela. Puis, j'ai rapidement réalisé que je serais étonné... de ne pas entendre quelque chose qui fasse du bruit !

TOUT fait du bruit et j'entends TOUT ! Psychologiquement, ce fut une révélation très rude, dans le bon sens du terme. J'étais dans la rue et je regardais autour de moi et j'entendais tout ça, j'entendais tout... je ne m'en étonnais plus, c'était fini. J'avais une première fois atterri !

Et enfin, pour la première fois, j'ai pleuré de joie.

Avant, je ne pouvais pas parce que j'étais tout le temps étonné, je ne réalisais vraiment pas bien ce que j'entendais. Je n'y croyais pas. Cette fois-ci, je voyais un scooter passer et tout de suite

des pas et je me disais que c'était normal.. c'était incroyable. Et c'est là que j'ai commencé à réaliser que je réentendais la même chose à chaque fois que cela revenait, c'était exactement le même bruit, deux minutes plus tard, deux jours plus tard ou des semaines plus tard, c'était devenu familier. Avec mes appareils d'avant les bruits étaient à chaque fois un peu différents, très flous. Mais là, c'était la même chose et j'ai commencé à reconnaître les bruits. C'était génial. Ça rassure, ça donne des repères très importants dans la vie. Ça a bouleversé ma vie d'une manière que je n'aurais jamais cru avant l'opération.

Pfffiiuou... il faut savoir qu'il m'était arrivé tellement de surprises... C'était de l'étonnement permanent !

Déjà la musique. J'avais acheté un ipod, je me disais : « ah ben, je vais écouter ça de temps en temps. » Je m'étais trompé. J'écoute ça TOUT le temps. Je suis devenu accro à la musique. La musique... c'est indéfinissable. Il m'est impossible de décrire la joie que je ressens en l'écoutant.

Aujourd'hui (18 septembre), l'implant est presque au maximum et j'entends remarquablement bien depuis une semaine. Tout à l'heure, j'ai fait une sieste avec l'implant et j'ai eu l'idée de mettre mon réveil sur le mode sonnerie, et non pas vibreur. Et ça m'a réveillé ! J'avais entendu en dormant milles petits bruits : ma respiration, la couette, le grincement léger des lattes, la rue dehors, les voisins... enfin je ne sais pas trop, c'est trop fin pour moi. Mais le réveil m'a abasourdi... Si on m'avait dit qu'un jour j'allais me faire réveiller par le réveil, j'aurai dit d'arrêter de se payer ma tête !!

J'avais de nouveau décroché la lune ! J'entends le tic tac d'une horloge murale à 10 mètres (j'ai eu l'immense bonheur de pouvoir demander à une vendeuse de Casa : "N'auriez-vous pas une horloge qui ne fasse pas de bruit ?", elle de me répondre "Non, ça fait toujours du bruit, c'est la petite aiguille qui fait tic tac"... et moi de soupirer... Elle me dit "Ah oui, c'est pénible !"... elle ne s'était pas rendue  compte que j'étais sourd profond ! C'était formidable !).

J'entends des clefs à 50 mètres, j'entends aussi les néons exploser légèrement quand ils s'allument !!

Je ne préviens plus les inconnus que j'aborde par un « je suis sourd »... je leur dis simplement que «j'entends mal ». A une caissière de la FNAC à qui j'ai demandé des informations sur un CD de musique, j'ai commencé à dire sans faire attention « Je suis sou.... euh.. non, non, j'entends bien mais depuis deux mois seulement et euh.. je voudrais... ». C'était drôle, ça a fait sourire mon frère ! Désormais, je me dis que je suis entendant. Je me sens « entendant » même si je sais parfaitement que je n'entends pas comme un entendant.

Avoir ce constat est déjà infiniment réjouissant et cela change toute une vie.

Les Vosges

 

Ce week end (22-23 septembre), je suis allé dans les Vosges. J'ai découvert non pas le silence mais le calme. Dans la nature, il y a toujours du bruit et quand vraiment il n'y en a pas, il y a toujours un bruit de fond envoyé par l'implant. Peut-être est-ce le vent, peut-être est-ce une somme de millions de minuscules bruits qui proviennent à l'implant faisant ainsi un bruit de fond ? Je le pense parce que lorsque je suis confronté à une impression de silence absolu, cela me surprend, alors j'enlève l'implant pour vérifier et en fait, il n'y a pas eu de silence du tout, mais un vrai bruit de fond. Quand j'enlève l'antenne, ma tête se vide littéralement, ça descend comme si on l'avait vidangé de tous bruits et là je suis face au vrai silence que seul le sourd profond connaît. En tout cas ce bruit de fond est extrêmement léger, je n'en ai plus conscience... et c'est vraiment particulier.

C'est là aussi que j'ai réellement découvert la notion du volume du son. Autrefois, le volume était pour moi une échelle droite allant de 0 dB à 140 dB et plus le son était fort, plus ça faisait "mal" dans mon oreille, mais rien du tout dans mon cerveau. Là, j'ai entendu mes pas sur le chemin, et ceux de mon ami qui m'accompagnait, les voitures au lointain. Quand on s'arrêtait, c'était le calme, j'entendais des petits bruits assez longs, j'apprendrai un peu plus tard que soit c'était le vent, soit c'était le murmure des feuilles (cela n'est pas clair, précis, reconnaissable et il faut vraiment que je sois à l'écoute pour l'entendre)... Et puis, en montant, nous sommes arrivés à un pré où il y avait un âne.

Cet âne était très joyeux, il a commencé à galoper vers nous et tout un coup, j'ai entendu son énorme braiment ! Il était vraiment énorme, puissant ! On doit l'entendre à des kilomètres ce bougre d'animal ! En fait, il y avait de la mélodie, ça montait, ça descendait, ça s'arrêtait un dixième de seconde et ça repartait de plus belle jusqu'à nous en déchirer et à tirailler le coeur ! Il nous disait, d'après moi : "Coucou ! vous êtes les bienvenus !". Il était ravi de nous voir, il s'est ensuite approché de nous et nous a réclamé des caresses ! C'était l'âne le plus affectueux et le plus joyeux que je n'avais jamais rencontré !! C'était absolument génial.

Et cela l'étant d'autant plus que j'ai ensuite entendu un minuscule chien aboyer furieusement... Mais il était absolument ridicule comparé à l'âne. Le braiment de l'âne était tellement puissant que ça avait totalement occupé l'espace de ma tête, et à la fin de son cri, ça a même débordé la tête tiraillant ainsi mon coeur. C'était donc ça le volume ! C'est un vrai volume ! Et non pas une ligne droite imaginaire, un son fort remplit réellement l'espace du cerveau ! C'est comme un ballon sonore qui très brusquement avait gonflé à fond dans la tête ! C'était une immense découverte pour moi.

Si bien que j'avais trouvé l'aboiement du chien tellement ridicule, tellement peureux même que je me suis mis à hurler "OOOOOOOuuuuuuuuuuhhhhhhhh" en courant vers lui et j'ai bien ri en le voyant s'enfuir précipitamment ! Je n'avais simplement pas conscience du rôle du volume dans les cris des animaux.

J'ai ensuite entendu des ruisseaux, le courant électrique dans les fils (c'est, si j'ai bien compris, le phénomène de la prise de terre qui fait ce bruit), le vent, les feuilles, les oiseaux... et le calme ! Quand nous sommes rentrés, j'ai eu de la peine à supporter de nouveau le bruit des moteurs !

Mais, il y a eu une prise de conscience très précise lors de cette sortie : chaque bruit peut-être absolument visualisé, je lance une pierre, la pierre atteint le sol, j'entends le choc, un pas, je le vois et je l'entends.

Mon ami qui marche dans des broussailles, je vois les branches remuer tout comme j'entends leur craquement.

Je saisis dès lors bien que pour les chasseurs l'ouïe est comme une deuxième vue !

Avant l'implant, j'avais beaucoup de mal à comprendre l'ami avec qui j'étais, on n'avait jamais vraiment discuté ensemble... et petit à petit, lorsqu'il me montrait les bruits, je me suis habitué à sa voix et tout doucement, on a engagé une conversation, on a parlé une dizaine de minutes. C'était vraiment super, même si je le faisais des fois répéter un mot. Je crois bien qu'il faut que je m'habitue un quart d'heure à la voix d'une personne pour mieux la comprendre. C'était peut-être un des moments où j'ai ressenti le plus de félicité dans toute ma vie.

Je pense là aux bébés. En août, j'ai eu la joie d'entendre un bébé pousser des cris. Il me regardait et me criait... je ne lui répondais pas au départ. Étonné, il a repoussé ses cris. Et là, j'ai essayé de lui répondre,  et il a de nouveau crié, plus vif, plus entraînant ! J'ai répondu joyeusement et il s'est mis à sourire. On a encore continué et on s'est mis à rire !

Alors qu'autrefois, je ne faisais pas de cris et je n'avais vraiment pas conscience de la communication sonore avec les bébés, elle est considérable et quand j'en vois un, j'ai très envie de m'amuser avec lui avec les sons. En fait, c'est surtout avec les sons qu'on établit un échange avec les bébés. Ça me rend heureux de le savoir surtout quand je pense qu'un jour, j'espère bien !!, je serai père... Oh là là...

Quand un bébé pleure (que j'ai entendu le 22 septembre), il n'y a rien à faire, le volume est tellement fort que ça prend toute la tête (ça ne fait pas mal, mais c'est déchirant), on ne peut rien faire d'autre que de l'allaiter et quel soulagement quand il arrête de pleurer ! C'est instinctif, on est quasiment obligé de répondre à ses besoins !

Cette semaine (semaine du 20 au 26 septembre), je commence à atterrir avec l'implant, je ressens un besoin de vivre normalement - ce mail m'y aide fortement par ailleurs en couchant presque tout ce que j'ai vécu ces deux derniers mois - j'ai déjà envie d'avoir les réglages définitifs, du moins, des réglages qui ne me perturberont pas trop en m'apportant une nouvelle dimension dans le son.

 

 Les principales limites de l’implant

 

 

 

- la nature du son est assez semblable pour les différentes gammes des fréquences, si j'y pense vraiment, ce serait les sensations nerveuses au niveau du cerveau qui feraient cette impression... et je me demande aujourd'hui si c'est parce que justement je n'ai pas vraiment commencé la rééducation qui fait que j'ai cette impression. Il m'est difficile de distinguer les notes graves, médiums et aigues, même si par moment, surtout quand je suis en forme, j'entends, dans la voix et parfois dans une musique, des sons graves puis des sons aigus ou vice-versa. Dans un morceau musical, j'entends particulièrement bien le rythme, le timbre de certains instruments (surtout quand il n'y en a pas beaucoup, s'il y en a trop, ça fait un peu de la soupe et je n'ai que du rythme et encore je ne suis pas sûr de bien le saisir) et la voix. La voix est, si elle est particulièrement prégnante, est ce qui surgit le plus dans ce que j'entends dans un morceau et quelquefois ça me déchire et exceptionnellement me donne des frissons et de la chair de poule.

- le bruit de fond est un phénomène qui me dérange beaucoup, il altère considérablement la qualité du son... Ceci est particulièrement vrai dans un café dansant, où la musique, déjà, est forte, et où le brouhaha atteint un volume sonore élevé, ce qui fait que la musique et le brouhaha se confondent, se mélangent. C'est la limite principale de l'implant et ça me frustre beaucoup parce que j'entends très bien la musique dans les concerts (et encore il ne faut pas que je sente trop les vibrations sinon le cerveau capte davantage les informations transmises par les vibrations, plutôt que par les sons de l'implant.. ça encore, cela devait évoluer avec le temps) et avec le ipod.

Cela en est de même quand je suis dans une pièce où de nombreuses personnes parlent en même temps

(Surtout quand il y a plus de deux groupes de conversation) et qu'il y a de la musique. J'entends énormément de choses mais tout est mélangé, sans pour autant que cela fasse un bruit de fond, et cela me demande un effort énorme pour pouvoir discriminer tous ces sons, je n'y arrive pas, sauf peut-être une ou deux secondes. A ce stade, il se peut que ce soit une illusion de ma part.

- la monophonie : je ne pourrai pas me faire implanter à gauche, ce qui est fort dommage, parce que je ne sais pas d'où viennent les bruits. C'est un regret que j'ai aujourd'hui.

Je vais prochainement mettre un contour numérique à gauche et essayer de m'habituer à entendre de deux manières différentes.

- j'ai quelquefois des bourdonnements qui me gênent pour être attentif à ce que j'écoute. Ce qui arrive surtout quand la source sonore est forte et continue (comme quand j'écoute de la musique avec le ipod) et quand je suis fatigué. Ils ont néanmoins tendance à s'estomper, je l'espère bien, et restent peu fréquentes. (NB : au 1er décembre, les bourdonnements ont totalement disparu).

Quand je rencontre ces difficultés, je suis admiratif face à la performance de l'oreille humaine, c'est extraordinaire ! J'ai envie d'avoir une oreille normale !! Mais il faut surtout que je m'arme de patience et de toute manière j'ai l'essentiel, le plus important, c'est de pouvoir presque TOUT entendre. C'est ce que la ballade dans les Vosges me l'a très bien montré.

 

 Un cadeau d’anniversaire

 

 

Je suis allé à Paris aujourd'hui (26 septembre) pour faire de nouveaux réglages, elles sont minimes, on a enlevé un tout petit peu de graves, remis des médiums et le résultat est là, le son est davantage agréable, la voix est plus claire. J'ai réussi en rééducation à bien suivre un texte que l'orthophoniste lisait devant moi. C'était même impressionnant parce que je suivais très bien, ça m'aidait même à lire le texte ! Auparavant, j'entendais les syllabes et les consonnes, désormais, je commence à entendre les voyelles, c'est-à-dire les lettres ! J'avais lu "inquiété" alors qu'en fait c'était iniquité, je l'avais bien entendu et, interpellé par ce que j'avais entendu, j'ai relu le mot pour réaliser finalement que je l'avais mal lu. C'est fou... Le son "K" commence à devenir évident quand j'écoute quelqu'un. Vendredi (28 septembre), je vais retourner en orthophonie, à Metz cette fois-ci, et j'ai déjà hâte de travailler l'audition !

Ce soir (26 septembre), je suis sorti dehors à Metz pour voir une amie - finalement on ne s'est pas vu - et j'ai écouté les rues dans le calme. Avec le nouveau réglage, c'est curieux, les sons ne sont plus agressifs, ils se sont équilibrés. Je reconnais même mieux les sons...

J'ai eu l'agréable choc de reconnaître le bruit du métal frotter contre les pierres et s'entrechoquer, c'était très fort. J'ai regardé dans les immédiats, rien, j'ai levé ma tête et j'ai vu à 100 mètres devant moi des serveurs ranger les chaises ! C'était formidable !

Je décolle en fait de nouveau ce soir... Je voulais me coucher en écoutant de la musique, il n'y avait rien à faire, je l'entends beaucoup mieux, j'ai vraiment l'impression d'avoir, enfin, de la mélodie dans les oreilles... et la musique m'est brusquement devenue divine !

Je suis encore sous le choc, j'ai déjà envie d'être demain pour voir si vraiment j'entends mieux en qualité !

J'ai même essayé de téléphoner ce soir à mon amie, j'ai entendu sa voix, très clairement, mais c'était trop dur à comprendre. Mais j'ai essayé ! Ça m'a rendu heureux !!

Demain (le 27 septembre), c'est mon anniversaire, je vais avoir 29 ans, je crois bien que ce réglage est le plus beau cadeau qu'on puisse m'offrir !!

Ce soir, le 27 septembre : je le confirme, le nouveau réglage est spectaculaire ! Je suis de nouveau sur mon nuage et ça commence à bien me fatiguer. J'ai envie d'atterrir un peu ! Être tout le temps étonné par l'implant, en être tout le temps émerveillé, c'est dur surtout que ça dure depuis deux mois !!!

Tout à l'heure... mon grand ami m'a envoyé un texto.. comme il est né le 25 septembre 1978, la même année que moi, je lui souhaite un joyeux anniversaire et je lui préviens par texto que j'allais l'appeler et qu'il faudrait qu'il me souhaite oralement un "Joyeux anniversaire".

La première fois, je n'avais pas bien compris, et à l'instant même, en m'en rappelant ce qu'il m'avait dit, je crois en fait qu'il m'avait dit "Bon anniversaire".

Je l'ai rappelé en lui disant : « Je n'ai pas bien entendu ta voix, c'était trop court... je ne sais pas. » Et là, il parle fort et doucement : « JO-YEU-ZZZZZZZZ-A-NI-VERSAAAIIIRRRRRR » !!!!!!!!!!

Oooooooohhhhhh !!!! WWWwwwooooooaaaaaaaaaaouuuuuuuuuhhhh !!!!!!!!

C'était inouï !.. inouï...

L'implant est vraiment magique, c'est un miracle qui est survenu dans ma vie. C'est une véritable  renaissance !!

Je change... tout change en moi, mon regard sur le monde en est totalement bouleversé, je ressens une sérénité nouvelle en moi et une confiance énorme pour le futur.

Je pense également à ma famille, à mes copains, à mes connaissances, à ceux que j'aime, j'ai très envie de les entendre parler, de les redécouvrir, d'engager des conversations et d'écouter de la musique avec eux... Rien que d'y penser, j'en ai des frissons...

Et ce n'est que le début !

Je dois normalement de mieux en mieux entendre pendant deux ans, ça devrait progresser d'une manière forte et régulière. Après, pendant 10 ou 20 ans ou durant toute ma vie, ça va progresser très lentement, mais sûrement.

J'ai aujourd'hui quatre gros objectifs :

- améliorer la voix (elle s'améliore déjà tout doucement);

- arriver à comprendre une personne entendante sans la faire répéter (alors qu'une personne sourde, j'y arrive déjà, les sourds parlent moins vite, articulent et font attention de manière naturelle) mais je ne me fais pas trop d'illusion pour suivre une conversation à plus de 3 voire 4 personnes, l'implant aura sans doute vite atteint ses limites en ce qui concerne la discrimination de différentes sources de son / de bruit ;

- réussir à suivre une mélodie dans un morceau de musique (je ne sais pas si ce sera possible, mais je vais essayer de m'investir un maximum dans la musique qui est vraiment un monde merveilleux et qui me stimule extraordinairement à vouloir affiner l'audition) ;

- réussir, enfin, à téléphoner avec des personnes que je connais bien et éventuellement avec des inconnus (si mon ami implanté à 20 ans y arrive aujourd'hui, pourquoi pas moi aussi alors que j'entends déjà mieux les petits bruits que lui ? Je veux y croire et je vais consacrer toute mon énergie les années à venir pour réaliser ce rêve absolument inouï). Bien sûr, je me dis qu'il faut je sois prêt à subir une éventuelle déception.

 

Deux mois plus tard, le 1er décembre : Une nouvelle vie

 

 

Je mène normalement une vie qui est toute nouvelle. Depuis le premier jour, il ne s'est pas passé une seule heure sans que je mette l'implant. Je n'arrive pas à le couper tellement je veux vivre en permanence dans le monde sonore. Je ne lis presque plus. Je m'endors avec le ipod, envoûté par la musique que j'entends de mieux en mieux chaque jour et que je découvre et redécouvre tout le temps.

Je me régale quand je vais au cinéma. C'est comme si je découvrais la magie du cinéma parlant... la même que celle que les hommes des années 30 ont dû découvrir !

Je regarde presque tous les soirs un film, envoûté par la magie du son de la télé qui rempli la pièce. Avec le son, je plonge carrément dans l'audiovisuel : j'entends les pas, les voitures, les respirations, les chutes comme si c'était à côté de moi. Se sentir enveloppé par les sons d'un média, comme la télévision ou le cinéma, procure une sensation vraiment puissante.

En tout cas à une personne sourde qui vient juste de se faire implanter.

Un soir, j'étais avec un copain et on avait fait une nuit blanche. J'étais épuisé si bien que je me suis effondré dans le lit sans avoir eu le réflexe d'enlever l'implant.

J'ai fait pour la première fois des rêves sonores.

C'était très étrange, j'entendais des cris, des voix... Ma tête amplifiait le peu que j'entendais avec l'implant, la couette qui froissait, la respiration, les bras qui frottaient contre le tissu... et je me suis réveillé étonné par ces bruits et je me suis rendu compte que j'avais l'implant. Je l'ai enlevé et les rêves sont redevenus silencieux et j'ai bien dormi !!

Suite à deux soirées de concerts et une de bar dansant, j'ai subi une véritable overdose musicale. Dans le bar, j'ai fait une crise. Les bruits m'étouffaient littéralement. J'avais vraiment besoin de calme. Cet étouffement a duré toute l'après-midi du lendemain. Je n'ai même plus écouté de la musique pendant deux semaines. Sans musique et avec cette immense envie de vivre normalement avec les bruits de la vie quotidienne, je progressais moins avec l'implant jusqu'au soir où j'ai fait un cauchemar, il y a dix jours.

Dans mes rêves, j'entendais un bruit désagréable et fort. Je disais à quelqu'un « Mais qu'est-ce que c'est ce bruit ? C'est horrible ?!? ». Lui de me dire que « C'est une musique que tu aimes ! ».

A cet instant-là, je me suis réveillé avec le sentiment de devoir réécouter attentivement de la musique, comme si je regrettais de l'avoir mise à côté pendant deux semaines.

Depuis ce cauchemar, c'est reparti de plus belle, j'écoute tous les jours de la musique et c'est encore plus beau. De plus, je commence à bien entendre les aigus, les médiums et les graves, à reconnaître les voix d'homme et de femme et des bruits. C'est totalement nouveau.

Cela l'est en particulier depuis que j'ai assisté à Strasbourg à un concert de musique classique organisé spécialement pour les implantés par Christian Uhlmann, directeur du Bruckhof et par Lucile Girard-Monneron qui est mon orthophoniste à Saint-Antoine.

L'après-midi, à l'institut des jeunes sourds du Bruckhof, Mr Uhlmann, avec l'aide de l'orchestre, nous avait montré les voix des hommes, les voix des femmes et les différents instruments.

Un par un. Cela m'a considérablement aidé à les localiser dans mon cerveau.

Si bien que je reconnais désormais les différentes gammes de fréquences des sons et à les discriminer en les écoutant simultanément : en haut de la tête, les aigus ; vers le centre de la tête, les médiums et en bas, les graves.

Depuis, je discrimine bien mieux les bruits et les sons d'une salle d'un bruit de fond, comme la soufflerie ou une machine qui ronronne. C'est étrange d'entendre ces bruits en même temps ! Cela donne toute une atmosphère à la pièce ! Depuis tout récemment, j'arrive par moment à écouter de la musique tout en suivant une conversation. C'est agréable, les sonorités des instruments et la voix chantée sont présentes autour de nous et accompagnent délicieusement les silences de la conversation.

Je constate aussi que depuis ce concert, je localise, presque physiquement, dans le cerveau les voyelles que je fais répéter en boucle sur le ipod : le son du « a » s'installe en bas du cerveau, le i tout en haut avec son fondamental qui s'installe discrètement tout en bas, le o rond dans le centre du cerveau, le e vers l'avant, le u dessinant un... u à l'envers dans la tête !... C'est étrange la graphie des voyelles représenterait-elle la localisation de leur son dans le cerveau ? Ou est-ce mon imagination qui me fait des tours ?

En orthophonie, où on exerce en écoute pure (NB : suite aux journées d'études de l' ALPC à Strasbourg, je vais demander à faire de la rééducation en audiovisuelle - écoute accompagnée de la lecture labiale - qui permet de meilleurs résultats notamment avec le LPC), j'ai la sensation sonore que le f, le s et le ch "vibrent" vers les tempes... le r roulant vers le cortex. C'est impressionnant et je commence à reconnaître, toujours en orthophonie, des phonèmes, des mots !

Au-delà du travail réalisé par le cerveau en ce qui concerne l'affinement spectral des sons entendus, j'imagine que ma conscience phonologique a été bien construite par le LPC. Cela doit bien m'aider à reconnaître les phonèmes et ce malgré une visualisation incorrecte par le code de la coarticulation des phonèmes de la langue française. Je rencontre, par exemple, d'énormes difficultés à écouter les syllabes qui commencent par un S ou par un CH (comme cha, cho, si, sa, etc.) car ces consommes sont fricatives. Elles influencent considérablement la voyelle qui les devance.

J'ai l'intuition qu'il faut que j'apprenne à reconnaître la voyelle dans le souffle du S ou du CH. Ce qui nécessite une écoute « instantanée », ou globale, de la syllabe et non pas une écoute qui décompense la syllabe en phonèmes comme je l'avais toujours fait lorsque je lisais sur les lèvres avec le LPC.

J'essaie mais j'ai vraiment du mal car c'est trop rapide et encore trop subtil.

Cependant, lorsque je fais de la lecture labiale avec l'aide de l'implant, j'écoute sans analyser, favorisant du coup une certaine écoute naturelle. Entendre avec l'implant améliore spectaculairement la lecture labiale même si les informations sonores ne sont pas encore bien évidentes chez moi.

J'ai certainement encore besoin d'analyser les sons de la voix pour obliger le cerveau à s'affiner davantage et à apprendre à traiter l'information plus rapidement. Même si on me parle tout doucement, les phonèmes défilent à une vitesse incroyable, ça va trop vite, j'entends des i, des o, des s, des ch, des p, des k par-ci, par-là... et au bout de quelques secondes, ça s'embrouille formidablement ! Dur, dur !

Je ne veux pas généraliser, mais j'imagine aisément que pour un jeune implanté, le LPC peut grandement l'aider à cadrer et à préciser l'information sonore qu'il reçoit et du coup à acquérir avec une certitude bienveillante les représentations phonologiques de la langue.

Finalement, il ne m'est pas étonnant de savoir que des enfants implantés qui ne bénéficient pas du LPC à la maison puissent rencontrer des difficultés dans l'acquisition de la langue française.

Le fruit du travail d'analyse des sons de la langue m'a déjà permis de connaître un moment fabuleux avec mes parents :

Il y a un mois, j'ai téléphoné à ma mère. Bien sûr, j'ai dirigé la conversation, posant des questions auxquelles elle devait initialement me répondre par oui ou non.

Au départ, j'ai entendu « Allô, bonjour Maxime, comment vas-tu ? »

J'ai répondu et puis j'ai demandé comment elle allait, elle m'a répondu :

« Oui, je vais bien. »

J'étais perturbé par le « je vais bien », je m'attendais à un simple

« oui », mais j'avais très bien saisi et on a fait de même en ce qui concerne mon père et mon frère :

« Est-ce que Papa va bien ? »,

etc..

J'ai progressivement ressenti un extraordinaire sentiment de félicité et d'assurance.

Ensuite, j'ai demandé s'il faisait beau. J'ai pu bien saisir sa réponse :

« Non, il ne fait pas beau. »

« Est-ce que vous êtes sortis ? »

« Oui, on est sorti cette après-midi. »

Pffffiiiiiooouuu ! J'avais bien compris « cette après-midi » !

Comme je répétais ce que ma mère me disait, elle s'est mise à rire, incrédule par cette performance incroyable.

J'entendais son rire et cela m'étonnait. Je lui demandai alors :

« Mais maman, tu ris ?? J'entends ton rire ? »

« Oui ! Je ris ! » et on s'est éclaté de rire tous les deux !

« ... »

« Je commence à saturer, je vais vous laisser. Au revoir, je vous embrasse. »

« On t'embrasse aussi, au revoir Maxime ». J'avais décelé le ON et le AUSSI et l'inversion des mots

« embrasse » et « au revoir » par rapport à ce que j'avais dit à ma mère.

« Bon, je vais raccrocher. »

« Vas-y raccroche ! »

Je lui ai ensuite demandée par texto si j'avais tout compris !! et oui !!! Whhaaaouuu !!

J'apprécie écouter le Corbeau et le Renard sans lire le texte. C'est impressionnant, étrange de suivre les paroles sans lire. Je connais par coeur le texte mais c'est toujours difficile. Je ne comprends pas encore, je devine en suivant la forme des mots et en reconnaissant certains phonèmes, notamment des consommes sourdes (comme les p, k, s, ch, r... Elles sont les plus facilement reconnaissables car elles se démarquent davantage dans la voix que les voyelles ou les consonnes voisées).

Par contre, un beau jour, j'ai assisté à un match de tennis lors de l'Open de Moselle. J'ai vu l'arbitre lancer en l'air une pièce. Il était à vingt mètres devant moi et j'ai très nettement entendu le tintement de la pièce ! Puis, j'ai entendu les balles fuser, se heurter contre le filet ou le mur du fond (deux sons bien différents), les pas des joueurs qui courent, les cris... et sans lire sur les lèvres, j'ai entendu l'arbitre dire

« OUT ! ». C'était évident, net, clair : AaouOU-T !

J'étais étonné ! J'ai demandé à mon amie qui m'accompagnait s'il avait bien dit out. C'était bien le cas ! Puis, il dit « Out ! Avantage, nom du joueur ». Oh ! C'était formidable et bizarre à la fois !

En orthophonie, nous travaillons sur les phonèmes, les syllabes, les mots, les phrases, sur la mémoire auditive (qui est très faible chez moi ! je peux différencier des sons mais je rencontre de grosses difficultés à les reconnaître car j'oublie très vite leurs caractéristiques, leur localisation dans le cerveau). J'adore ça car déjà j'explore des contrées du monde sonore qui me sont inconnues et puis je vois les progrès que je réalise semaine par semaine. Je sors des séances avec le sentiment d'avoir demandé à ma tête un effort assez important, pour ne pas dire que j'en sors épuisé.

Je porte en permanence depuis un mois et demi un contour numérique à l'autre oreille et j'entends mieux.

C'est beaucoup plus prégnant et cela influence les sons de l'implant en les rendant plus chauds. Curieusement, il y a comme un feedback, le cerveau sait qu'il entend quelque chose grâce à l'implant et du coup il "ordonne" à l'oreille non implantée d'écouter ceci et cela. Je capte beaucoup mieux les sons amplifiés par le contour avec l'implant que sans. C'est réellement impressionnant : quand j'enlève l'implant, je n'entends plus ce que j'avais entendu à l'autre oreille avec l'aide de l'implant ! En plus le contour apporte des informations, minimes certes mais quand même, qui provoquent un autre feedback : mon oreille implantée écoute un petit peu mieux, surtout les bruits de fond.

Combinés, ce n'est pas mal ! Ce n'est pas considérable, par rapport à ce que l'implant apporte déjà seul, mais c'est chouette, j'entends en stéréo et le son est plus chaud, plus "naturel"... enfin, je n'ai jamais vraiment entendu avec les contours, j'ignore ce que sont des sons "naturels", mais cela se sent. J'en suis très heureux !

Bien entendu, cela stimule l'oreille non implantée si bien qu'à chaque fois que je change les piles de l'implant – ce qui m'oblige à n'entendre qu'avec le contour, je m'étonne des progrès réalisés par cette oreille.

Mais, rassurez-vous, je ne passe pas tout mon temps à analyser ou à être à l'affût des sons ! Cela commence à venir, cela devient naturel, je ne demande plus à mon interlocuteur de me coder et je reconnais des bruits.

Les bruits et les sons commencent vraiment à devenir une part de moi-même, ils modèlent en profondeur ma chair. Pouvoir entendre les bruits que les gens font en marchant, en reniflant, en se mouchant, etc., m'a enlevé bon nombre de fausses croyances qui sont propres à la personne sourde : je me rends compte que tout le monde fait ces bruits et que je peux moi aussi me permettre de les faire. J'en ai ainsi beaucoup moins d'appréhension, je le sais désormais. C'est ainsi que je ne me fais plus de soucis pour savoir si mon appareil numérique siffle ou pas car je l'entendrai.

Entendre me procure également davantage de vigilance : j'entends les voitures qui arrivent, les sonnettes des cyclistes qui préviennent de leur passage. Je suis davantage ancré dans le réel et ça change la vie.

Quand je vais à une soirée, j'entends les voix qui s'exclament, les rires, un peu de musique... Si j'ai une panne de piles à ce moment-là, je me retrouve brusquement dans le silence. J'en suis très perturbé au point de vaciller littéralement. J'ai vraiment le sentiment que la bonne humeur de la soirée s'est évanouie et que tout le monde s'ennuie, tous assis par terre. J'ai même l'impression qu'on m'a enlevé de l'énergie, de la vivacité. La bonne humeur est vraiment contagieuse et elle revient tout de suite une fois l'implant remis en marche avec des piles neuves !

Avec mon ami de l'anecdote "Bob Marley et le parquet", on avait vu un film d'horreur. D'habitude, ça ne me faisait pas peur... : « Oh bof, c'est nul l'histoire, c'est n'importe quoi ». Mais, là, j'entendais la musique... Oh là là ! Ouille, ça craint ! Puis, des pas... et une respiration saccadée... puis tout à coup un cri vraiment épouvantable !

Et surprise ! J'ai senti mes bras frissonner ! Je n'avais jamais connu ça ! Je n'avais jamais frissonné de peur !

Puis, plus tard, un deuxième cri et là c'est la totale, c'était au summum du suspense du film et j'ai senti mes cheveux hérisser sur la tête et des frissons descendre lentement sur la nuque puis vite dans toute la colonne vertébrale !!

Les sentiments sont remarquablement bien véhiculés par les sons. Quand j'entends une belle voix chanter, ça me donne un peu la chair de poule, je ressens des sentiments forts même si je ne comprends pas les paroles.

Au 20 janvier, je me rends compte depuis une semaine que je comprends beaucoup mieux mes amis et connaissances entendants, j'arrive de mieux en mieux à suivre les conversations. Au lieu de comprendre un mot sur 20, je suis capable de reconnaître 60 à 80 % des mots dans une conversation à plusieurs si on parle doucement.

Je ne fais répéter les gens que très rarement et je me sens beaucoup plus à l'aise. Les performances en lecture labiale ont littéralement explosé ces dernières semaines. Étant de nature sociable avec mes proches et mes amis sourds, j'étais cependant beaucoup plus réservé avec les entendants que je connaissais mal ou peu, je commence à être vraiment moi-même dans la communication avec mon prochain. C'est fantastique ! En fait, les bruits du quotidien et de la nature, les voix et la musique de l'homme sont la musique de la vie.

Nietzsche disait que « Sans musique la vie serait une erreur ».

Je trouve ces propos excessifs. Même en étant privé des trésors de la musique, même celle de la vie, cette dernière vaut vraiment la peine d'être vécue et peut nous révéler une vérité ou une certaine perfection qui seraient à inventer, à concevoir par chacun de nous-mêmes

(mais n'est-ce pas là le véritable message de Nietzsche ?).

Il n'empêche qu'avec l'implant, la vie prend une dimension nouvelle et dévoile à la personne sourde profonde presque toute sa richesse et l'ancre davantage dans le réel. Quand, un jour, je suis passé devant une chute d'eau qui provoquait un bruit fort, j'ai eu l'immense surprise de ressentir des vibrations imaginaires sur ma poitrine.

Mes perceptions visuelles du monde sont renforcées par celles qui sont sonores. Cette richesse se manifeste pourvu que la personne sourde soit capable de l'accueillir. C'est un choix qu'il ne faut pas faire à la légère, surtout pour un individu qui n'entend pas depuis l'enfance. Il faut vraiment le vouloir et être prêt à tout, aussi bien au meilleur qu'au pire.

Ce choix sera d'autant plus facile à prendre lorsqu’effectivement moins on aura à perdre.

J'allais finir ce témoignage sur ces mots et j'oubliais le plus beau : un jour, à peine un mois après l'opération, j'étais à Lyon, un gros orage a éclaté.

J'étais avec une amie et elle a sorti son parapluie. Je le prends. Deux secondes plus tard, je m'arrête.... j'entendais la pluie frapper le parapluie. Je suis resté là pendant cinq minutes à écouter.

C'était beau. J'étais profondément étonné, j'entendais très bien les milliers, les millions de gouttes tombé sur le parapluie !

Cela m'a incité à voir le film "Chantons sous la pluie" et je l'ai vraiment adoré. Depuis, c'est toutes les comédies musicales qui s'offrent à moi. C'est magnifique.

Une découverte fabuleuse : l'écho ! Un copain m'apprenait à faire du djembé et il m'a dit écoute l'écho ! A peine le premier son estompé, j'ai entendu l'écho, très faiblement, mais il surgissait dans le premier son qui mourrait ! C'était génial et ça m'a aidé à découvrir un tempo fondamental pour faire du djembé, une sensation sonore particulière qui fait que deux sons très approchés semblent vouloir fusionner en deux sons siamois.

Il y a six mois, je n'entendais rien, presque rien. Aujourd'hui, je reconnais le bruit des pièces en métal mais aussi de celles qui sont en plastique, j'entends l'ordinateur ronronner, j'entends les cloches sonner toutes les heures, les smacks explosifs des baisers, j'entends la belle musique d'une petite fontaine d'eau, je m'entends mâcher, croustiller, croquer, j'entends les oiseaux chanter, les dents d'une clef que je mets dans une serrure, j'entends les feuilles mortes lorsque je marche dessus - j'adore ! - , je supporte ma très vieille chaise en bois grincer, j'entends l'eau bouillir, l'huile frire dans la poêle, j'entends - oh ! divine surprise - le métal d'une casserole qui se refroidit, mes os craquer, j'entends un ami gratter sa barbe à trois mètres devant moi, des pas dans le couloir alors que je suis dans une pièce fermée, j'entends le son particulier - presque électrique - du frottement des mains contre un pull en laine comme si j'entendais les millions de fils de la laine, j'entends le glou glou puis l'écoulement continu et doux d'un vin versé dans un verre...

 

Maintenant, écoutez bien !!